21 Septembre 2025
Dès les premières lignes de la première page du premier roman de Séverine Cressan, Nourrices, je me suis sentie dans mon élément. Ce roman est édité chez Dalva.
J'y suis entrée comme dans un conte où le merveilleux, le mystère et la poésie côtoient une dure réalité, celle de la condition de femmes à la campagne qui pour subsister et participer à la survie de leur famille n'ont pas d'autre solution que d'entrer dans ce commerce de misère en devenant des nourrices qui allaitent soit des enfants de familles de la ville, soit des enfants trouvés (la deuxième option étant, vous l'imaginez bien, la moins lucrative).
Nous ignorons où et quand se situe l'action, ce qui non seulement ajoute au mystère, mais également donne une dimension universelle et atemporelle à la portée de cette histoire.
Notre héroïne, Sylvaine est l'épouse d'un homme aimant. Jeune maman d'un petit garçon sevré et d'un autre à peine né, elle fera partie de ces femmes allaitantes qui vont accueillir chez elles un nourrisson.
Pour cela, elle devra subir comme toutes ces femmes examinées comme des bêtes de somme, toute honte bue et les seins à l'air, l'examen déshumanisé de leur poitrine, gage du sésame pour être estampillées apte au nourrissage.
Satisfait par le goût du breuvage, le docteur tamponne, d'un geste mécanique, le livret de nourrice de Sylvaine : apte à allaiter. Aux pieds de la jeune mère, personne n'a remarqué la flaque minuscule qui s'est formée, semence perdue au combat contre la misère.
Le précieux sésame obtenu, nous partageons toutefois ses profonds questionnements et doutes autour de la marchandisation de son corps (j'ai failli écrire "de son cœur") de femme éternellement voué à l'effraction.
Elle a un doute : a-t-elle le droit de prendre ce qui est destiné à son fils pour le donner à un étranger ? Est-ce moral ? Est-ce juste ? Peut-elle vraiment disposer de son lait et le monnayer, comme on vend des courges ou des patates, des fagots de bois ou des bûches ?
Nous sommes plongés dans une histoire où tous nos sens sont éveillés, réveillés, secoués, exacerbés, proprement enchantés par une nature omniprésente et surtout par l'essence même qui irrigue ce beau livre, la douceur et les miraculeux bienfaits du lait maternel.
Je l'ai exprimé de nombreuses fois ici, je ne suis pas critique littéraire, je n'en ai pas la compétence et par ailleurs je ne souhaite pas déflorer l'histoire qui nous est contée dans ce livre.
Sachez juste que nous sommes embarqués dans une histoire où des nourrissons seront échangés, que la Lune rousse et le Vent peuvent aussi engendrer symboliquement des bébés, qu'un carnet trouvé aux côtés d'un bébé abandonné en forêt fera de nous, lecteurs qui avons la chance de savoir lire, les réceptacles d'une histoire parallèle dont l'auteure nous offre les clés, que l'invisibilité du fardeau des femmes n'a d'égale que la solidarité dont elles sont capables de faire preuve pour faire face à l'abject et la détresse.
Cette publication n'existe que pour vous dire très simplement combien j'ai aimé ce roman, combien il m'a bouleversée.
Je ne sais pas si je l'aurais lu sans le conseil avisé et enthousiaste de ma libraire indépendante préférée, Clémentine Baranger. Elle a invité l'auteure le 19 septembre dans sa librairie Au Chat lent à Challans (Vendée).
Cette rencontre avec une auteure humble et naturelle a été riche d'échanges avec un public nombreux.
Séverine Cressan nous a parlé de la genèse de son roman avec toutes les recherches documentaires liées aux conditions de placement parfois ignobles de ce commerce qui pouvait rapporter gros (surtout aux commanditaires) dans un monde difficile où, notamment, la mauvaise hygiène et la misère engendraient une importante surmortalité infantile.
Elle nous a également parlé avec des étoiles dans les yeux, cherchant toujours à utiliser le mot juste, en bonne Professeur de Lettres, du patient cheminement de son projet d'écriture qu'elle a longuement porté en elle, couché par fragments sur le papier, qu'elle a nourri de ses larmes de joie un jour en achetant son pain à la boulangerie de son quartier lorsqu'elle reçut un mail de son éditrice lui annonçant qu'elle acceptait de la publier et ainsi de donner naissance à son premier roman. Comme je la comprends !
Surtout, n'allez pas croire que seules les femmes (à plus forte raison, les mamans) peuvent s'emparer de ce livre.
Les hommes sont invités à entrer dans cette Humanité parfois trop brutale, à tisser des liens avec leur propre histoire de lait et de lien avec la Féminité, avec la poésie...
Enfin, Sylvaine chuchote à la fillette : "Je ne t'oublierai pas, mon enfant de lune. Tu seras toujours dans mon cœur et dans mes pensées. Tu es un joyau de la terre, une enfant de nuit miraculeuse. Reviens voir ta Mammig quand tu seras grande."
La poésie, la présence de la nuit, les voix de la nature omniprésente, la générosité et la cruauté intimement liées dans notre humanité, tout cela m'a fait repenser aux premiers romans de Sylvie Germain (Nuit d'Ambre, Jours de colère...), ce qui pour moi est une belle référence.
J'ai osé orner la couverture du livre en y ajoutant quelques fils de soie et de coton DeFilEnAiguille, rendant mon exemplaire unique, pour y raconter une histoire jumelle, sentinelle. Il y a tant de manières de recevoir le conte merveilleux d'un roman aimé.
J'espère que l'éditrice Juliette Ponce et l'illustrateur Martin Hargreaves ne m'en tiendront pas rigueur. Je sais que le début de cette "colorisation" avait suscité l'intérêt de l'auteure...
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Sylvaine reconnaît cette berceuse qui console, rassure, encourage, la fredonne, coupe à travers les sous-bois, accrochée à cette chanson, corde lancée par ses compagnes.
A bientôt pour d'autres brèves de lectures.
eMmA MessanA