25 Mars 2026
Bouleversée par ce texte puissant, je viens de finir Au nom du père de Maria del Cid, aux éditions L'Harmattan (collection Graveurs de mémoire).
Le titre, comme une trilogie qui manquerait à l'appel d'une prière ou d'une supplique ; la photo noir et blanc de la couverture, cette petite fille à l'air si triste et renfrogné, serrant dans ces petites mains sa poupée, donnent immédiatement le ton de ce livre.
Implicitement, le lecteur comprend qu'il va recevoir un témoignage intime assez lourd...
L'auteure nous apprend que tout comme sa famille, elle est née en Andalousie.
Elle rejoint son père quelques mois après son installation à Paris avec sa maman, alors qu'elle n'est qu'un bébé.
Le trio qui est fort démuni, vit dans un appartement insalubre. Le père s'use à la tâche en travaillant dans le bâtiment. La mère fait des ménages, la petite l'accompagnant pour l'y aider.
Le père tout puissant, taiseux, est servi par sa femme et sa fille. Quand il n'est pas devant son poste de télévision, son seul mode de communication est la brutalité.
Pub.
Une crème, pour protéger des coups de soleil. Sur des plages lointaines. Des palmiers, des personnes allongées sur des transats se badigeonnent le corps, des barques flottent.
Je me demande si ça existe vraiment des paysages pareils.
Les coups, je connais, le soleil moins.
La vie suit son cours sans que la moindre marque d'affection ne nourrisse la psyché de cette petite fille affamée de tendresse.
Elle demeure un vague "je", sans jamais se nommer, tout au long du récit (sauf à devenir une libellule durant une sorte de rêve éveillé ou médicamenteux ?).
Ses longues journées de pauvreté, renforcées par une misère affective, la marquent du sceau d'une grande indigence physique et mentale.
Vivant quotidiennement dans la peur, le dénuement et un perpétuel déséquilibre, elle développe une anorexie que rien ne vient soulager, pas même des séances obligées auprès d'un psy tout aussi mutique qu'elle.
Combien de séances, de semaines, d'années à attendre le déclic qui me rendra l'énergie, la volonté, l'appétit de bouffer la vie.
Depuis deux mois, je ne prononce plus un mot. Lui non plus.
Je le dévisage, regarde ses chaussures, chaussettes, la couleur de sa chemise, de son pantalon, son alliance à la main gauche.
Il est l'heure du repas et des infos. Je me nourris du parfum des aliments en cuisson.
Malgré tout ce qu'endure cette jeune fille nourrie aux claques et au valium, elle qui n'a jamais reçu la boîte à outils qui permet de savoir comment être un minimum heureuse dans la vie, elle si avide d'amour qui n'arrive jamais, elle va un jour inviter la lumière à venir s'infiltrer dans son âme.
C'est grâce à un engagement auprès d'une association de clowns venant offrir de la joie aux malades soignés dans une clinique, qu'elle va se reconstruire peu à peu.
Elle apprend qu'elle, toute cabossée, peut faire sourire ceux qui souffrent en les détournant de leur douleur le temps d'une représentation.
Par là même, peu à peu en se déguisant et en faisant du bien aux autres, elle applique tant bien que mal le début d'un baume sur ses propres difficultés.
Et puis, contre toute attente car elle ne sait pas même s'aimer elle-même, elle va rencontrer l'amour qui entamera un processus de consolation.
Marc sera à l'origine des quelques nœuds qui vont commencer à se dénouer à son corps et cœur défendants...
Le témoignage prend ensuite une tonalité plus existentielle car les questions demeurent prégnantes, même après la mort du père qui aura laissé une tache indélébile sur sa fille abîmée...
L'écriture belle et âpre, originale, ne s'embarrasse pas de circonvolutions ou de fioritures pour faire joli. Elle va au contraire droit au but, à l'essence même d'une analyse coupante comme le couperet de la sentence, comme le scalpel qui dissèque ses liens avec le père à l'origine du profond mal-être.
Les chapitres sont courts. Ils frappent et refrappent sur nos consciences abasourdies devant tant de détresse.
Ce témoignage, sans faux-semblants et en toute transparence, fort m'a fort ébranlée...
Sa lecture mérite qu'on s'y attarde.
Et comme ici tout se termine en musique, je ne manque pas à la tradition, surtout quand le grand Alain Bashung est cité dans ce livre, page 71, avec la magistrale Happe.
A bientôt pour d'autres brèves de lectures.
eMmA MessanA
Alain Bashung, Happe
Auteurs-compositeurs, Alain Bashung et Jean-Marie Fauque
Extrait de l'album Osez Joséphine.
Tu vois ce convoi
Qui s'ébranle
Non tu vois pas
Tu n'es pas dans l'angle
Pas dans le triangle
Comme quand tu faisais du zèle
Comme quand j'te volais dans les plumes
Entre les dunes
Par la porte entrebâillée
Je te vois rêver
A des ébats qui me blessent
A des ébats qui ne cessent
Peu à peu tout me happe
Je me dérobe je me détache
Sans laisser d'auréole
Les cymbales les symboles
Collent
On se rappelle
On se racole
Peu à peu tout me happe
Les vents de l'orgueil
Peu apaisés
Peu apaisés
Une poussière dans l'œil
Et le monde entier soudain se trouble
Comme quand tu faisais du zèle
Comme quand j'te volais dans les plumes
Entre les dunes
Par la porte entrebâillée
Je te vois pleurer
Des romans-fleuves asséchés
Où jadis on nageait
Peu à peu tout me happe
Je me dérobe je me détache
Sans laisser d'auréole
Les cymbales les symboles
Collent
On se rappelle
On se racole
Peu à peu tout me happe