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Maria del Cid, Au nom du père

   Bouleversée par ce texte puissant, je viens de finir Au nom du père de Maria del Cid, aux éditions L'Harmattan (collection Graveurs de mémoire).

  Le titre, comme une trilogie qui manquerait à l'appel d'une prière ou d'une supplique ; la photo noir et blanc de la couverture, cette petite fille à l'air si triste et renfrogné, serrant dans ces petites mains sa poupée, donnent immédiatement le ton de ce livre.
Implicitement, le lecteur comprend qu'il va recevoir un témoignage intime assez lourd...

© eMmA MessanA
La tasse est légèrement ébréchée, tout comme le souvenir de la vaisselle familiale qui accompagnait (ou pas) les repas de la petite fille d'"Au nom du père" de Maria del Cid

   L'auteure nous apprend que tout comme sa famille, elle est née en Andalousie.
Elle rejoint son père quelques mois après son installation à Paris avec sa maman, alors qu'elle n'est qu'un bébé.

Le trio qui est fort démuni, vit dans un appartement insalubre. Le père s'use à la tâche en travaillant dans le bâtiment. La mère fait des ménages, la petite l'accompagnant pour l'y aider.

Le père tout puissant, taiseux, est servi par sa femme et sa fille. Quand il n'est pas devant son poste de télévision, son seul mode de communication est la brutalité.

Pub.
Une crème, pour protéger des coups de soleil. Sur des plages lointaines. Des palmiers, des personnes allongées sur des transats se badigeonnent le corps, des barques flottent.
Je me demande si ça existe vraiment des paysages pareils.
Les coups, je connais, le soleil moins.

Maria del Cid (in "Au nom du père, éd. L'Harmattan p.13)

   La vie suit son cours sans que la moindre marque d'affection ne nourrisse la psyché de cette petite fille affamée de tendresse.
Elle demeure un vague "je", sans jamais se nommer, tout au long du récit (sauf à devenir une libellule durant une sorte de rêve éveillé ou médicamenteux ?).

   Ses longues journées de pauvreté, renforcées par une misère affective, la marquent du sceau d'une grande indigence physique et mentale.
  Vivant quotidiennement dans la peur, le dénuement et un perpétuel déséquilibre, elle développe une anorexie que rien ne vient soulager, pas même des séances obligées auprès d'un psy tout aussi mutique qu'elle.   

Combien de séances, de semaines, d'années à attendre le déclic qui me rendra l'énergie, la volonté, l'appétit de bouffer la vie.
Depuis deux mois, je ne prononce plus un mot. Lui non plus.
Je le dévisage, regarde ses chaussures, chaussettes, la couleur de sa chemise, de son pantalon, son alliance à la main gauche.

Maria del Cid (in "Au nom du père, éd. L'Harmattan)

Il est l'heure du repas et des infos. Je me nourris du parfum des aliments en cuisson.

Maria del Cid (in "Au nom du père, éd. L'Harmattan p.37)

  Malgré tout ce qu'endure cette jeune fille nourrie aux claques et au valium, elle qui n'a jamais reçu la boîte à outils qui permet de savoir comment être un minimum heureuse dans la vie, elle si avide d'amour qui n'arrive jamais, elle va un jour inviter la lumière à venir s'infiltrer dans son âme. 

  C'est grâce à un engagement auprès d'une association de clowns venant offrir de la joie aux malades soignés dans une clinique, qu'elle va se reconstruire peu à peu.
Elle apprend qu'elle, toute cabossée, peut faire sourire ceux qui souffrent en les détournant de leur douleur le temps d'une représentation.
Par là même, peu à peu en se déguisant et en faisant du bien aux autres, elle applique tant bien que mal le début d'un baume sur ses propres difficultés.

   Et puis, contre toute attente car elle ne sait pas même s'aimer elle-même, elle va rencontrer l'amour qui entamera un processus de consolation.
Marc sera à l'origine des quelques nœuds qui vont commencer à se dénouer à son corps et cœur défendants... 

   Le témoignage prend ensuite une tonalité plus existentielle car les questions demeurent prégnantes, même après la mort du père qui aura laissé une tache indélébile sur sa fille abîmée...

Maria del Cid, Au nom du père

  L'écriture belle et âpre, originale, ne s'embarrasse pas de circonvolutions ou de fioritures pour faire joli. Elle va au contraire droit au but, à l'essence même d'une analyse coupante comme le couperet de la sentence, comme le scalpel qui dissèque ses liens avec le père à l'origine du profond mal-être.

   Les chapitres sont courts. Ils frappent et refrappent sur nos consciences abasourdies devant tant de détresse. 

  Ce témoignage, sans faux-semblants et en toute transparence, fort m'a fort ébranlée...
  Sa lecture mérite qu'on s'y attarde.

   Et comme ici tout se termine en musique, je ne manque pas à la tradition, surtout quand le grand Alain Bashung est cité dans ce livre, page 71, avec la magistrale Happe

  A bientôt pour d'autres brèves de lectures.

  eMmA MessanA

Alain Bashung, Happe
Auteurs-compositeurs, Alain Bashung et Jean-Marie Fauque
Extrait de l'album Osez Joséphine.

Tu vois ce convoi
Qui s'ébranle
Non tu vois pas
Tu n'es pas dans l'angle
Pas dans le triangle

Comme quand tu faisais du zèle
Comme quand j'te volais dans les plumes
Entre les dunes

Par la porte entrebâillée
Je te vois rêver
A des ébats qui me blessent
A des ébats qui ne cessent

Peu à peu tout me happe
Je me dérobe je me détache
Sans laisser d'auréole
Les cymbales les symboles
Collent
On se rappelle
On se racole
Peu à peu tout me happe

Les vents de l'orgueil
Peu apaisés
Peu apaisés
Une poussière dans l'œil

Et le monde entier soudain se trouble
Comme quand tu faisais du zèle
Comme quand j'te volais dans les plumes
Entre les dunes

Par la porte entrebâillée
Je te vois pleurer
Des romans-fleuves asséchés
Où jadis on nageait

Peu à peu tout me happe
Je me dérobe je me détache
Sans laisser d'auréole
Les cymbales les symboles
Collent
On se rappelle
On se racole
Peu à peu tout me happe

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M
Même si c'est difficile, lire des récits de vie poignant nous fait souvent relativiser nos problèmes personnels...et nous ouvrent vers ce monde pas toujours beau qui nous entoure mais où règne la solitude, la souffrance et la peur! Merci pour ce partage
Répondre
E
Oui Marie, c'est vrai que cela peut avoir la vertu de nous faire réfléchir sur notre propre place dans ce monde, quelquefois nous éclairer sur nos limites et nos failles, et aussi, tu as raison nous faire prendre conscience que nous ne sommes pas tant à plaindre...<br /> Je te remercie pour ton avis sur ce type de lecture.
L
Un livre roman-récit triste <br /> parcours de résilience<br /> Merci pour ton partage<br /> Bisous
Répondre
E
J'espère que la résilience est au bout de ce chemin de vie...<br /> Merci pour ta lecture Armelle.<br /> Passe une bonne journée.
P
Je t'avoue ne pas avoir envie de m'infliger une lecture qui explore la détresse et les zones de noirceurs familiales. Certainement une réaction de protection face à un récit qui s'annonce comme un "cauchemar" intime. <br /> Cette période est déjà bien assez glauque pour moi.<br /> Bonne journée Emma.
Répondre
E
Je comprends bien ton point de vue, mais certains ont le besoin impérieux de s'exprimer pour mieux tenter d'exorciser leur vécu et ainsi aussi, de le dénoncer. On sait les ravages subis par ceux qui n'ont jamais pu le faire...<br /> Mais oui certainement, nous ne sommes pas tous obligés de les lire. <br /> Je n'ai pas eu l'occasion de discuter en face à face avec l'auteure, mais peut-être nous dira-t-elle l'intention profonde qui a guidé son besoin de faire publier son témoignage.<br /> Passe une bonne journée Pascale.
E
Je comprends Pascale.<br /> On n'imagine pas ce que peuvent traverser nos semblables, trop souvent. De tels témoignages peuvent sûrement aider ceux qui les ont vécus à tenter d'évacuer un peu de leurs angoisses...<br /> Que ta journée soit douce.
P
Peut-être pour certains, et je peux le comprendre.<br /> A 17 ans, je suis allée visiter le camp Auschwitz-Birkenau en Pologne, camp ou mon Grand-Père maternel avait été prisonnier. J'ai pris ce jour là l'horreur en pleine face.<br /> Depuis, je sais que le pire existe, je n'ai ni le besoin de le lire, ni de le voir, ni de l'entendre pour avoir pleinement conscience de ce qu'est la souffrance tant humaine qu'animale.<br /> Bonne journée Emma.
V
Le regard de cette petite fille de la couverture est bouleversant. En même temps on y voit de la colère. De ces colères saines qui permettent de se reconstruire.
Répondre
E
Oui Valentine, peut-être. <br /> J'ai toujours été frappée par ces photos qui figent l'enfance. Elle ne triche pas, l'enfance. Elle s'affiche telle qu'elle ressent l'instant. <br /> Alors ici, on imagine ce qui se passe dans la caboche de cette petite fille...
M
Il a l'air poignant ce récit en effet et j'aime déjà beaucoup la couverture. Je comprends qu'il soit émouvant. Merci pour la découverte. Bisous et une très belle journée
Répondre
E
Poignant est le bon mot, tout à fait adéquat !<br /> Je crois que je vais m'en souvenir longtemps...<br /> Passe une journée Manou, et bonnes lectures.