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Marion Brunet, Ne cherche pas le chaos

   Dans le cadre du Prix Landerneau des lecteurs 2026, j'ai lu le roman de Marion Brunet, Ne cherche pas le chaos aux éditions Albin Michel. 

 

S’il était capable de raconter lui-même son histoire, Pablo commencerait par se taire, la gorge encombrée d’un poème ou d’une plainte impossible à rugir.

Marion Brunet (incipit du roman "Ne cherche pas le chaos", éd. Albin Michel)

   
 Cet incipit donne immédiatement le ton : l'auteure se fera conteuse, Pablo est un taiseux par excès de souffrance, un fauve empêché de s'exprimer autrement que par le truchement du poème salvateur.

En deux phrases, on est immergé dans son histoire. 

   L'auteure prend le parti de présenter une temporalité qui va et vient entre les événements que Pablo a vécus durant sa jeunesse au Chili et ceux de sa vie d'aujourd'hui entre Paris et la Bretagne.
C'est ainsi que le lecteur a un temps d'avance sur Florence, son épouse, et Victoria, sa fille, qui ne le connaissent qu'emmuré dans son silence et qui n'apprennent rien de son passé. 

   Nous , lecteurs, savons donc que très jeune, Pablo vivait dans les grands espaces de Patagonie, que son père qui était gaucho y a perdu la vie, que son frère et sa sœur aînés ont été massacrés dès les premiers jours qui ont suivis la prise de pouvoir d'Augusto Pinochet le 11 septembre 1973, puis qu'il vécut ensuite dans la misère, seul avec sa mère.
Nous apprenons aussi que quelques années après il devint un jeune militant avec quelques-uns de ses proches amis durant la dictature militaire, que cela l'a conduit dans les geôles chiliennes où il fut torturé puis libéré plusieurs années plus tard, à la chute du régime de Pinochet.
Sa mère étant morte durant sa détention, il se retrouve sans famille et décide de s'exiler.
Arrivé à Paris, il y rencontre sa future femme, Florence.

   Sa terre d'élection lui permet de retrouver le chemin de la vie, mais l'exil ne le guérit pas de son passé profondément ancré dans sa mémoire.
Seul son corps en témoigne car sa parole ne parvient pas à trouver le chemin de sa voix pour le délivrer en témoignant de la perte de sa famille et de ses amis, des événements qui l'ont amené à partir de sa Patagonie natale, de son pays en proie à une junte militaire d'une cruauté indicible.
Seule la poésie lui offre un biais pour témoigner entre les lignes.

   Florence et Pablo s'aiment sincèrement, mais ils aspirent à une vie diamétralement opposée.

   Florence est une artiste qui travaille dans le cinéma où elle est décoratrice.
Elle est ambitieuse, adore la capitale et sa vie trépidante qui lui permettent de rencontrer tout ce qui compte dans le métier qu'elle exerce. Elle n'est bien que dans le mouvement, le rapide accomplissement de son ascension professionnelle, au milieu d'un aréopage festif de vedettes et autres personnages influents.
Sa liberté n'a pas de prix et ne souffre aucune concession.

   Pablo exerce aussi dans le milieu du cinéma, mais de façon manuelle en utilisant la grande force dont il est doté. Il est machiniste.
A l'inverse de sa femme, il n'aspire qu'au calme et au silence. Il ne se sent jamais aussi bien que lorsqu'il évolue dans la nature, seul, et lorsqu'il lit de la poésie.
Par ailleurs, sa puissance physique l'amène à exercer la boxe qui lui sert d'exutoire, face à ses souvenirs empreints d'une violence inouïe et aux cauchemars qui le font encore crier la nuit.
Il demeure mutique sur sa vie d'avant, ne répondant jamais aux questionnements de Florence ou de leurs amis. C'est un colosse aux pieds d'argile, dont la fragilité n'a d'égale que sa force. 

   A la faveur d'un séjour en Bretagne, ils sont séduits par les paysages et la mer. Ils décident de s'y installer, même si Florence a quelques doutes quant à sa capacité à totalement s'y sentir bien, loin de Paris.
J'imagine que Marion Brunet n'a pas choisi le lieu par hasard, car, ironie du destin : Pinochet est le descendant d'une famille bretonne de Lamballe...
Il y trouve la stabilité, mais ses blessures ne se referment pas vraiment, emmuré qu'il est dans le non dit, malgré les demandes de plus en plus pressentes de sa femme et de leurs amis.

  Leur fille Victoria nait, le jour où Pablo combat sur un ring. Florence fait partie des spectateurs.
Je pense que la boxe représente une lutte contre la violence de son passé qu'il intériorise et une sorte de révélation pour en être lavé.
Son coach lui répète à l'envi de ne pas chercher le K.O. trop rapidement afin de gérer au mieux son énergie et de construire son combat.
Bien sûr, le lecteur comprend le lien avec le titre du roman : Pablo qui a vécu le chaos de la violence en prison doit apprendre à ne pas y sombrer de nouveau en apprivoisant la patience qui le conduira vers la paix.
La naissance de sa fille un jour de combat en serait la confirmation ? Ou bien serait-ce la mise en avant du combat entre la force et la faiblesse ?

Ce qui a saisi Pablo, lorsqu'il a reçu son enfant contre lui la première fois, ce n'est pas seulement l'insoutenable douceur de sa peau ou son évidente fragilité, exacerbée par contraste avec ses grandes mains de travailleur. C'est tout cela et autre chose : Pablo a su qu'il ne faudrait jamais parler de sa vie d'avant. Jamais. Car on ne peut pas tout dire à son enfant, n'est-ce pas ? Il le savait déjà mais la légèreté de sa fille entre ses bras de boxeur le lui a rappelé.

Marion Brunet (in "Ne cherche pas le chaos", éd. Albin Michel)

   Pablo est complètement subjugué et ressent immédiatement un immense amour pour elle.
Florence aime sa fille, mais elle multiplie ses séjours à Paris, laissant le papa s'occuper de l'enfant. Pablo voue un amour exclusif à Victoria.

  Année après année une magnifique et tendre complicité naît entre eux deux, faite d'amour pour les grands espaces, la nature, les chevaux et la poésie.
 

Reste Victoria, qu'il aime plus que tout, plus que lui-même. Elle ne le sait pas mais elle l'empêche de sombrer quand la mémoire fissure son équilibre. Quand il frappe dans les murs au milieu de la nuit, halluciné par ses cauchemars, sa présence le sauve de la fureur, de l'effondrement.

   Florence s'exclut peu à peu du cet amour exclusif. Ne parvenant toujours pas à recevoir de réponses aux questions qu'elle pose à Pablo pour cerner sa vie d'avant, elle décide finalement de se séparer de lui et retourne vivre à Paris.

   Vient le temps où Victoria se pose des questions sur ses origines et l'histoire de son père.
Elle l'interroge, mais selon son habitude et par besoin de la protéger et sans doute se protéger lui-même, il élude ses questions, répondant parfois par des vers du célèbre chanteur auteur-compositeur et metteur en scène chilien, Victor Jara (proche du gouvernement socialiste de Salvador Allende, il fut torturé puis assassiné en 1973).

   Bien sûr, c'est un moyen de mettre sa fille sur la voie de sa vie d'avant, mais ce n'est guère suffisamment explicite pour que la transmission soit efficace et donne un sens profond à la vie de la jeune Victoria.

Victoria a hérité du fort besoin de liberté de sa mère mais aussi du jusqu'au-boutisme de son père.
A 18 ans elle décide de s'enfuir au Chili, n'acceptant plus de ne pas connaître l'histoire de son père.

Elle espère ainsi que la transmission à laquelle elle aspire, en la forçant, viendra enfin éclairer les zones d'ombres de sa propre histoire.
Car inconsciemment, elle le sent bien, il ne s'agit pas d'une amnésie dont son père souffrirait, l'empêchant de parler, mais bien d'un terrible blocage l'empêchant d'exprimer des souvenirs indicibles trop douloureux qui le constituent et lui appartiennent, façon aussi de nier cette part de l'Histoire gravée dans son histoire intime.

   Nous le savons bien, la transmission ne devient réellement effective que si les nouvelles branches de l'arbre sont nourries de l'essence même de celles qui les précèdent. Sinon il se brise, faute de sève...

   Pablo va partir à la recherche de sa fille au Chili. Entre Santiago, Valparaiso et la Patagonie, la communication va peu à peu s'instaurer.
Il trouvera enfin la force et le courage de lui dévoiler son histoire. Et lorsqu'il lui révélera la raison pour laquelle il lui a choisi le prénom de Victoria pour la nommer, nous lecteurs, serons au même niveau de connaissance que les personnages...

   Ne cherche pas le chaos est un très beau roman à l'écriture sobre, d'une auteure qui maîtrise l'art de conter une histoire (normal, elle est aussi auteure jeunesse, détentrice du Prix Astrid-Lindgren s'il-vous-plaît!).
Elle ne verse jamais dans l'horreur gratuite, notamment dans durant les scènes difficiles, contenant ainsi notre émotion.
Nous en sortons juste convaincus que la parole est la seule option pour transmettre sans omettre.

   C'est aussi un livre engagé quand on sait que le Chili vient d'élire son nouveau président en la personne de José Antonio Kast, fils d'un ancien nazi et admirateur de Pinochet. Répétition de l'Histoire ? 

   Ce livre m'a laissée un peu K.O. ! Je vous en recommande la lecture.

  A bientôt,
  eMmA

- Je ne t'ai rien caché, Victoria. Mais la mémoire, l'histoire, c'est comme une bobine de fil. Si tu déroules un petit bout, le reste vient avec. Dire un peu, c'est s'exposer à devoir tout raconter.
- Tu es en train de me vanter les vertus du mensonge par omission, tu en as conscience ?
- Si tu veux.

Illustration musicale, Victor Jara, Te Recuerdo Armanda

Víctor Jara (1932–1973) était un chanteur, auteur-compositeur, guitariste et metteur en scène chilien. Il est devenu l’une des figures majeures de la Nueva Canción Chilena, un mouvement musical mêlant musique folklorique latino-américaine et thèmes sociaux et politiques.
Proche du gouvernement socialiste de Salvador Allende, Jara fut arrêté après le coup d’État militaire du 11 septembre 1973 dirigé par Augusto Pinochet. Détenu au stade du Chili, il fut torturé puis assassiné le 16 septembre 1973, à l’âge de 40 ans.
Aujourd’hui, Víctor Jara est considéré comme une figure importante de la musique et de la culture chiliennes, ainsi qu’un symbole de la répression politique de cette période.

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