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Juan Gabriel Vasquez, Les noms de Feliza

   Dans le cadre d'une Masse Critique privilégiée, j'ai eu la chance de lire en avant-première, grâce à Babelio et les éditions du Seuil, l'un des romans de la rentrée littéraire 2026, Les Noms de Feliza de Juan Gabriel Vasquez.
Le titre original est Los Nombres de Feliza (traduction de l'espagnol, Colombie, par Isabelle Gugnon). 

"Les Noms de Feliza" de Juan Gabriel Vasquez, éd. du Seuil. Ne voyez aucune relation entre Feliza Bursztyn et le marque-page qui accompagne le livre, hormis que Joséphine Baker a, elle aussi, été une femme exceptionnelle (et par ailleurs le fait que nous avons récemment visité le Château des Milandes)...

"Les Noms de Feliza" de Juan Gabriel Vasquez, éd. du Seuil. Ne voyez aucune relation entre Feliza Bursztyn et le marque-page qui accompagne le livre, hormis que Joséphine Baker a, elle aussi, été une femme exceptionnelle (et par ailleurs le fait que nous avons récemment visité le Château des Milandes)...

   Je n'avais jamais lu cet auteur ni même jusqu'à présent, je pense, lu d'autre auteur colombien que Gabriel Garcia Marquez.  
J'ai été frappée de lire sur la 4e de couverture que Juan Gabriel Vasquez "s'appuie sur les mots" de ce dernier "pour embrasser la personnalité de la sculptrice avant-gardiste". Voici les mots de Gabriel Garcia Marquez :

"La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22h15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien". 

Oui, j'ai été frappée car la même formule assez mystérieuse venait d'être utilisée par les proches de la dessinatrice et réalisatrice franco-iranienne Marjane Satrapi "morte de tristesse un peu plus d'un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l'amour de sa vie".

   Dès lors, l'auteur va mener une enquête depuis ce point de départ du décès en janvier 1982 de l'artiste et nous en révéler une biographie réelle, subtilement complétée de nuances imaginées par son talent de romancier.
Au fil des 330 pages, le lecteur ressent qu'il a à cœur d'honorer le talent avant-gardiste et la mémoire de Feliza Bursztyn, le tout sur fond de faits historiques d'une Colombie, et d'une Amérique du Sud en général, en proie au totalitarisme des années 70 et 80.

Il compulsera une large documentation et rencontrera son dernier époux, Pablo Leyva, dédicataire du livre
Il nous révèle à la fin de l'ouvrage qu'il a mis 28 ans à cogiter sur ce roman d'une artiste exceptionnelle au destin qui le fascine sur bien des plans.

  Nous apprenons donc que Feliza Bursztyn porte en elle l'héritage d'une famille d'émigrés juifs polonais ayant fui l'Europe. Elle naît à Bogota en 1933. 
Très tôt, elle crée son atelier en aménageant une partie de l'usine de son père. Elle visite les casses de la ville pour y récupérer de la ferraille. Elle apprend à souder le métal, base de ses sculptures monumentales. 
Elle se marie jeune et donne naissance à trois filles. Elle se rend vite compte que ce rôle classique de mère au foyer ne lui permet pas de vivre pleinement son besoin viscéral de créer. Elle divorce et, oh scandale au sein d'une culture latino !, laisse son ex-mari élever ses enfants.

La décision de Feliza fit l'effet d'une bombe au sein de la communauté juive, non seulement parce qu'elle abandonnait son mari et ses filles, qu'elle commettait un adultère avec un homme marié, mais surtout, soupçonnait-elle, parce que l'intéressé était un goy. Jamais elle n'aurait supposé que la décision d'une jeune femme de vingt-trois ans, dont le seul but était qu'on la laisse libre de faire ce qui lui chantait, puisse ébranler autant de monde (...).

Juan Gabriel Vasquez (in "Les noms de Feliza", éd. Seuil, p.91

Elle s'exile un moment à Paris où elle reçoit l'enseignement et les encouragements d'artistes tels que Giacometti, César ou Zadkine.
Mais elle affirme que c'est dans son pays qu'elle veut vivre et créer. Elle revient donc vivre dans son atelier d'artiste de Bogota où elle reçoit régulièrement artistes et intellectuels de tous bords.

   Feliza Busztyn fut une pionnière en matière d'art abstrait contemporain et d'installations monumentales
Femme libre, affichant ses convictions et amitiés politiques à gauche, elle s'attira des critiques machistes.
Les journalistes écorchent sont nom la plupart du temps et n'écrivent que des fadaises, lui posant des questions sans intérêt ne prenant pas en compte la portée de son œuvre. Elle ne les porte pas beaucoup dans son cœur.

Les termes de l'article - moqueurs, condescendants - revenaient l'obnubiler dans la journée, pareils aux regards réprobateurs d'un voisin insolent, lui donnant l'impression d'être montrée du doigt en public : regardez, c'est elle, la débauchée briseuse de ménage, qui escroque le public en faisant passer des bouts de fer pour de l'art ; regardons-la, condamnons-la, et expulsons-la pour le bien-être de tous, de notre morale et de nos moeurs.

Juan Gabriel Vasquez (in "Les noms de Feliza", éd. Seuil, p.155

- Etes-vous féministe ?
- Je suis violemment féministe, prête à me démener pour la libération de la femme.
- Du genre à brandir une pancarte disant « A bas les hommes » ?
- Non. Bien sûr que non. J’adore les hommes. Ils sont une invention merveilleuse dont il faut prendre soin.

- A quoi ressemble une de vos journées de travail ? Quels sont vos horaires ?
- Je n'en ai pas. Ce que j'aime le plus au monde, c'est la liberté. Si mon travail m'en privait, j'essaierais de trouver autre chose. Je peux rester des heures dans un état de concentration extrême et ne plus rien faire ensuite pendant des jours. La sculpture a son propre rythme... En général je travaille la nuit, parfois jusqu'au petit matin. C'est l'avantage d'avoir son logement et son atelier au même endroit.

Ulcérée par la violence du climat politique, inquiétée par les autorités, elle est accusée à tort de faire passer des armes à Cuba.
Elle se voit contrainte à un exil politique à Mexico puis retourne s'installer à Paris où elle meurt d'une crise cardiaque à 48 ans.

(...) "C'est de la barbarie, il n'y a pas d'autre mot. Ici il n'y a pas d'idées, pas de débats. Il n'y a que de la violence, de la violence pure et omniprésente. Les violents ont gagné. Ils ne m'ont pas encore marqué le visage, mais ils ont déjà réussi à me faire taire : les partisans de la violence ont remporté la bataille. Un jour ils s'en prendront à toi, tu verras. Un jour c'est toi qui devras lutter contre ça. J'ignore de quoi il s'agit au juste, mais un jour tu seras toi aussi concernée et tu te souviendras de ce que je t'ai dit."

Juan Gabriel Vasquez (in "Les noms de Feliza", éd. Seuil, p.152

   Je ne connaissais pas du tout l'existence de cette sculptrice. J'ai donc lu avec un grand intérêt ce roman passionnant à la très belle écriture, dense et délicate, précise
La temporalité du récit n'y est pas linéaire, ce qui peut dérouter.
Mais une fois que l'on s'en est imprégné, cela illustre bien le travail d'investigation de l'auteur qui a la modestie de nous faire comprendre qu'il cherche, tente de comprendre, revient sur certains faits, sans jamais tout à fait inventer.
C'est comme si le romancier sculptait patiemment son œuvre, la façonnant en lui laissant le temps de la laisser s'incarner.
L'artiste est là, vivante devant nous lecteurs qui partageons son cheminement.

   Ecrire l'histoire réelle et romancée de cette artiste en parallèle avec des faits historiques avérés, donne une dimension universelle à la démarche du romancier.
Cela m'a confortée dans l'idée qu'une biographie ne peut pas être juste une énumération de dates et de faits au risque d'être sèche et dénuée de l'aspect sensible et émotionnel de l'artiste. 
Juan Gabriel Vasquez s'est autorisé à tenter d'aller au-delà de ses recherches documentées pour entrer dans la tête et dans le cœur de Feliza Bursztyn pour en extraire l'essentiel de sa vie ponctuée de bonheurs et de malheurs, son travail d'artiste et de femme forte qui jamais ne céda sur ce qui la définissait intensément, à savoir la volonté d'être en tous points une femme libre, maîtresse de ses choix tant affectifs qu'artistiques, même s'il fallait en passer par des sacrifices difficiles. 

Pour ce qui est de la mention "morte de tristesse", le mystère reste entier.
Cette artiste flamboyante, fantasque, exigeante, follement créatrice, affirmée et incroyablement libre, cachait-elle un abîme de fragilité ? A nous lecteurs de prendre le pouvoir et... d'imaginer.

   C'est un roman dont je pense nous allons entendre parler. Il est déjà en lice pour le Prix du Roman FNAC 2026 et j'imagine qu'il sera sélectionné pour de nombreux autres prix...

Merci à Babelio et à l'éditeur pour ce cadeau de lecture passionnant.

A bientôt pour d'autres lectures.,
eMmA

 

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