12 Octobre 2026
Le solfège constituait à ses yeux une grammaire universelle. « Les hommes naissent égaux devant une portée. Juif ou pas juif, la croche est la même pour tous », répétait-il à ses fils.
Je viens de finir le livre de la journaliste de France Inter Sonia Devillers, Le fabuleux piano, édité chez Robert Laffont (collection Pavillons).
Après un considérable travail d'archives, Sonia Devillers nous entraîne dans une enquête autour du piano Erard modèle n°2, "en palissandre frisé et ciré, sept octaves du la au la, cordes parallèles, d'une longueur de 2,48 mètres, frappé du numéro de série 68037".
Le dernier domicile connu de ce magnifique piano à queue se trouve rue de Courcelles à Paris, dans la famille de l'éditeur de musique Enoch fondée en 1853.
Il fut volé par les Allemands durant l'Occupation, comme le furent des milliers d'instruments de musique, de partitions originales et de tant d'œuvres d'art.
Ce pillage est bien sûr lié aux crimes perpétrés par les nazis. La famille Enoch ne sera pas épargnée.
Un seul survivra, Jacques Enoch.
Après la guerre, Il n'aura de cesse de retrouver ce piano devenu fantôme comme tant d'autres.
Dans le silence de son appartement sans musique, Daniel Enoch vit un douloureux dilemme. S'il part de chez lui, les Allemands viendront et lui prendront tout. S'il reste, c'est lui qu'on prendra.
Nous apprenons comment dans ce contexte des douleurs de la guerre, Jacques Prévert et Joseph Kosma, qui sont liés aux éditions Enoch, ont à jamais marqué l'histoire de la chanson française et internationale avec la célébrissime Les Feuilles Mortes tour à tour interprétée par Cora Vaucaire, Juliette Gréco, et Yves Montand. Depuis des milliers d'interprétations existent.
D'une chanson au texte "simple comme bonjour" selon Prévert, Serge Gainsbourg va la sublimer avec La Chanson de Prévert.
La nouvelle laisse la petite bande des éditions Enoch en état de choc. Alors que les nazis défilent sur les Champs-Elysées, Jacques Prévert déclenche le départ. Avec Joseph Kosma et quelques autres, il rejoignent la petite garde du Luxembourg, empruntée en semaine par les ouvriers qui s'en vont travailler, et arrivent en vallée de Chevreuse. Leur périple vers le sud ne fait que commencer, mais au moins, grâce à un simple ticket de métro, ils ont réussi à sortir de Paris.
Sonia Devillers relie par petites touches et avec une subtile délicatesse cette histoire vraie à celle de sa propre famille qui a dû fuir la Roumanie communiste dans les années 60. Le piano que sa grand-mère y a abandonné la hante tout autant que ce Erard jamais retrouvé à ce jour.
Surviennent ces questions qui m'ont paru être le socle de cette lecture : comment peut-on avancer, continuer à se construire, lorsque l'on est dépossédé d'objets autour desquels on a un temps évolué ?
Quel effet cela a-t-il sur notre psyché lorsque l'on est contraint d'abandonner des objets auxquels on tient particulièrement ? Ils font partie de nos vies et ne sont pas juste des biens matériels.
Certains s'en affranchissent aisément, préférant s'alléger, d'autres ont le besoin viscéral de vivre dans le musée vivant et fécond de leurs objets chéris car ils font un peu partie d'une empreinte de leur ADN.
Quel impact cela a-t-il sur notre mémoire ? Est-ce une part de notre histoire ?
Lisez ce livre, vous serez assurément aussi émue que je l'ai été au cours des ces 274 pages magistrales.
Il fait partie de la deuxième sélection du Prix Goncourt 2026. J'espère de tout cœur qu'il en sera le lauréat.
A bientôt pour d'autres lectures.
eMmA