9 Juillet 2025
La première personne qui m'a parlé de cette grande auteure au panthéon de notre patrimoine littéraire, George Sand, ce n'est pas un professeur nous enseignant La mare au diable ou La petite Fadette.
Non, pas un enseignant, mais mon père, Antoine Frau.
Il ne tarissait pas d'éloges sur les écrits de cette grande femme de lettres et d'esprit.
Il éveilla ma curiosité notamment sur un roman qui avait été publié par H. Dupuy en 1832, Valentine. Il me le citait à l'envi et en parlait avec des étoiles plein les yeux en me répétant qu'il fallait le lire et le relire.
Source wikipedia : "Le jeune Bénédict, paysan orphelin recueilli par son oncle, le riche fermier Lhéry, a reçu une éducation distinguée qui a développé chez lui des talents, des réflexions et des goûts au-dessus de sa condition. Il est aimé par trois jeunes femmes, sa cousine Athénaïs, fille de Lhéry, et les deux filles du comte de Raimbault, seigneur du lieu, Louise et Valentine."
Je n'ai jamais vraiment su pour quelle(s) raison(s) cette lecture a tant fasciné mon père.
Sans doute est-ce avant tout l'analyse des personnages qui reflètent la société française du début du 19e siècle, ainsi que les enjeux civilisationnels qui se dessinent dans cette histoire. Ils impliquent des personnages représentant l'aristocratie (Louise), la paysannerie (Bénédict), Valentine (fiancée à un noble), et la paysannerie enrichie (Athénaïs).
Une sorte de pudeur mêlée de réserve m'ont empêchée de l'interroger à ce sujet. Je percevais inconsciemment qu'en le questionnant, j'aurais dépassé les limites de l'intime d'un jardin secret auquel moi, sa fille, n'étais pas invitée à franchir la porte.
On pourrait dire que c'est bien dommage, mais au plus profond de moi-même et après moult réflexions, je pense que c'est très bien ainsi. La magie qui l'entoure n'en est que plus belle et mystérieuse...
J'avais donc acquis le fameux ouvrage, ainsi que Indiana et François le Champi il y a plus d'une trentaine d'années dans une librairie ancienne à Rouen.
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Après le décès de mon père en 2018, j'ai récupéré son livre dans une édition non datée, au papier ordinaire, publié aux Belles éditions 63 rue Servan, Paris. Il ressemble pratiquement à l'identique au mien, mais celui de mon père était dans un état encore plus délabré.
Ce fut une découverte car j'ignorais tout de son existence !
J'ai à peine osé en tourner les pages tant il était usé, fatigué, tellement vieilli.
Il faut dire que ce petit livre avait beaucoup voyagé...
Alors que mon père né en 1924, vivait en Tunisie, il a dû l'acquérir dans les années 30 ou 40 et le lire, le relire et le relire à nouveau sans jamais s'en lasser.
Puis il a fait partie des bagages au moment de l'exil familial en 1956 pour arriver à Gentilly, puis cinq ans plus tard à Gonesse.
Deux ans après, mon père a dû le protéger dans le fond de l'une des grandes malles qui nous ont suivies dans le paquebot qui nous menait jusqu'en Australie, puis trois ans plus tard lors de notre retour à Marseille, à Vanves, à Saint-Etienne-du-Rouvray, aux Essarts, et pour finir à Perpignan et à Saleilles.
C'est dans cette dernière ville que je l'ai découvert, caché dans une humble couverture de simili cuir, au fond de l'un des tiroirs du bureau de mon père...
Durant toutes ces années, j'ai ignoré son existence et j'ai été fort émue de prendre le livre entre mes mains. J'avais peur qu'il ne tombe en poussière.
J'ai ressenti une sorte de sacrilège à l'idée de le sortir à la lumière. En avais-je le droit ?
Avec mille et une précautions, je l'ai emporté avec moi en Vendée et l'ai donc rangé avec tendresse et douceur dans la bibliothèque de chêne sur les étagères réservées à la grande George Sand que j'ai beaucoup lue.
Et puis, ces jours derniers, j'ai franchi une nouvelle étape car depuis 2018, je n'avais pas touché à ce livre qui contient bien plus que le texte féministe de George Sand.
J'avais beaucoup tergiversé, pesé le pour et le contre, freiné mon audace, réfléchi et remis mon idée de projet plusieurs fois.
Et enfin, aujourd'hui, il est abouti.
Cette démarche que j'ai pu entreprendre vous parait sans doute bien anodine, mais j'avais très peur de ne plus reconnaître le livre-secret de mon papa.
Finalement, une fois ma décision prise, je n'ai eu qu'une toute petite appréhension à l'idée de laisser ce trésor à quelques dizaines de kilomètres de chez moi, car je l'ai confié à une artisane relieuse que j'avais déjà eu le plaisir de connaître du temps où elle officiait tout près de chez moi à Sallertaine, Céline Sinsoilliez Libri & Co. J'avais un temps appris la reliure japonaise avec elle et je l'ai choisie pour ce travail artistique car je savais toute sa compétence, elle qui est aussi avant tout une artiste.
Voici les photos qu'elle a prises avant de se mettre au chevet du livre vraiment très malade :
Sur PC un clic sur les images permet de les agrandir. Le livre de mon père "Valentine" de George Sand avant la superbe métamorphose opérée chez Libri & Co © Céline Sinsoilliez
Je suis vraiment très heureuse du résultat raffiné de cette reliure traditionnelle.
Le livre est à présent restauré et délicatement habillé de beauté et moi, je sais qu'il a conservé toute la richesse intérieure des souvenirs de mon papa.
J'espère de tout cœur que ce livre ainsi protégé de beau restera dans notre famille de génération en génération et que l'âme de mon père l'habitera à jamais...
Dans le livre, un petit feuillet écrit de la main de mon père a été retrouvé, glissé entre ses pages.
L'annotation indique le numéro des "pages à relire". Mon père devait être fort âgé lorsqu'il a écrit ceci car je vois combien le trait est imprécis et tremblant, lui qui a toujours eu une si belle écriture.
J'imagine cet écrit comme un petit message, tracé à la fin de sa vie, adressé à celui qui aurait ouvert son livre, un jour, plus tard...
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Lhéry et sa femme (...) se vantaient naïvement d'avoir la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict : c'était, selon eux, une bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs comptants pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces flatteries de leur affection. L'argent excitait en lui ce mépris profond (...). Bénédict se sentait dévoré d'une ambition secrète mais ce n'était pas celle-là : c'était celle de son âge, celle des choses qui flattent l'amour-propre d'une manière plus noble.
"La société n'a pas besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce grand mot sur des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit nombre d'hommes, rassemblés hier, s'efforcent de fertiliser et de faire servir à leurs besoins ; alors si la colonisation est volontaire, je méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres. Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on dise la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche la trace des pas du riche, (où d'énormes capitaux, rassemblés (selon toutes les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes, servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et l'ineptie, dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation ; dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois "citoyen" ? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses besoins pour être sa dupe ou sa victime, pour que le denier que j'aurais jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire ?"
George Sand, "Valentine", éd. Les Belles Lettres, p. 108/109
Une autre annotation sur la dernière page du livre prouve que ma maman, Carmèle Frau, a lu trois fois ce roman (en décembre 2003, en novembre 2007 et en juin 2014).
Au-dessus, au crayon à papier, figure un nom et ce que j'imagine être un numéro de téléphone ancien à six chiffres : "JL Ferret 51 26 06", ce qui, pour moi, ajoute encore au mystère de ce livre...
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Voyez, admirez, rêvez devant l'excellence du travail de l'artisane d'art Céline Chauvel-Sinsoilliez réalisé sur mon livre dans son atelier Libri & Co situé à La Bruffière en Vendée.
Cette vidéo que j'ai enregistrée derrière l'écran de mon PC ce matin m'a émue aux larmes et aussi tout à fait émerveillée.
J'ai vraiment bien fait de confier ce trésor à ses mains d'or, de douceur et de talent... Ah si mon père pouvait voir ça, il serait honoré et tellement admiratif du travail réalisé sur ce livre qui l'a accompagné durant toute sa vie !
Merci Céline d'avoir redonné vie avec tant d'âme et de soin au livre de mon père !
La vidéo d'origine est disponible sur le compte Instagram libri_and_co : https://www.instagram.com/p/DLSI9NIgNrQ/
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Valentine reliée
Et par le truchement de ce simple livre
à son histoire que je sais et cette autre que je ne sais pas
au nom du père et de ce livre qui aujourd'hui vit sa renaissance
je me sens reliée à lui, mon cher papa qui le vénérait
je me sens reliée à vous, mes chers parents qui avez laissé un peu de votre ADN au milieu de ces pages
je me sens reliée à la relieuse dont les mains habiles ont habillé de délicatesse et savoir-faire ce si précieux ouvrage
je me sens reliée à mon héroïne de toujours, George Sand
je me sens reliée à mon passé d'exilée, ce livre ayant suivi ma famille depuis toujours par delà les mers et les océans
Reliée à eux, à elle, à vous.
ℰℳ 9072025
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Aujourd'hui, ce live se repose de ses longs voyages sur l'étagère consacrée aux œuvres de George Sand dans les rayonnages de ma bibliothèque adorée, mais je sais qu'un jour, il partira vivre sa vie vers d'autres cieux, vers ceux qui auront à cœur de continuer à dérouler le long ruban de l'amour des nôtres.
Si j'avais eu une fille, je sais que je lui aurais donné ce beau prénom, Valentine...
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Je vous avais fait savoir que mon papa aux multiples talents s'adonnait aussi à la peinture.
Ce tableau ne fait pas partie de ses plus beaux, mais il est cher à mon cœur. Il s'agit de la façade de la maison de George Sand à Nohant dans le Berry.
Tiens, j'ai drôlement envie d'y retourner pour me recueillir sur sa tombe à Nohant. Peut-être prendrais-je une photo de mon beau livre en ces lieux !
Le 8 juin 2026 sera le 150e anniversaire de la disparition de George Sand...
A bientôt, pour d'autres moments de lecture et merci à ceux qui ont pris le temps de me lire jusqu'au bout du bout de cette page...
eMmA MessanA
Brigitte Engerer, Chopin, Nocturne Op. 9 N°1 en Si bémol Mineur